Le dernier morceau a craqué sous mes doigts, puis il a râpé ma peau comme du papier sec. Le savon que j’aimais tant était devenu trop décapant après la cure, et mon carnet restait presque vide. Depuis près de Montpellier, je suis partie une matinée à Sète, à L’Atelier du Môle, et je suis rentrée avec cette gêne de n’avoir noté ni le surgras ni la concentration de soude. Sur la table, la page de l’Observatoire des Cosmétiques était ouverte, et je voyais déjà les 38 euros envolés dans un lot impossible à refaire à l’identique.
Le jour où j’ai réalisé que j’avais oublié le pourcentage de surgras et la concentration de soude
En tant que Rédactrice freelance spécialisée en soins naturels pour le magazine Soapy and Co, j’ai commencé la savonnerie maison il y a 7 ans, dans notre cuisine près de Montpellier. J’ai été convaincue par des recettes simples, avec huile d’olive, coco et karité. Avec mon compagnon, sans enfants, on vit à deux, mon compagnon et moi, et le plan de travail servait autant pour les repas que pour les moules. Je suis devenue très attentive à la trace, parce que le moindre changement me sautait aux yeux.
Le piège, c’était que je notais à peine mes recettes. Je me suis retrouvée avec un 'olive, coco, karité' griffonné au crayon, sans le rapport exact entre les huiles, sans le pourcentage de surgras, et sans la concentration de soude. Je faisais à l’œil, comme si mes mains allaient retenir le reste. Je croyais que ce flou n’avait pas de poids, alors que je perdais déjà la moitié du chemin.
Ne pas noter la concentration de soude, c’est un peu comme cuisiner sans savoir combien de sel on met : la pâte ne réagit pas pareil, et le savon peut devenir soit trop agressif, soit trop mou. Entre un tiers environ et un tiers environ, la pâte ne prend pas au même rythme, et la trace peut se figer plus tôt. Quand je changeais un seul ingrédient, la trace devenait plus épaisse que prévu. Je le voyais, mais je ne l’écrivais pas.
Trois semaines plus tard, la surprise désagréable s’est installée dans ma salle de bain
Au bout de 4 semaines de cure, la surprise désagréable s’est installée dans ma salle de bain. La mousse fine et crémeuse que j’aimais a laissé place à une mousse sèche et cassante, et le savon s’est recouvert d’un voile blanchâtre qui me rappelait une vieille casserole mal rincée. Le bloc paraissait dur en main, puis il tirait la peau au rinçage, comme s’il voulait tout enlever. J’ai même vu apparaître un léger voile de cendre de soude sur un bord, ce petit détail gris que j’avais raté au premier regard.
J’ai passé 14 soirées à refaire des tests, et j’ai gâché 2 kg d’huiles. La note des achats a monté à 34 euros, sans compter les moules sales et l’énergie perdue. Le plus pénible, ce n’était pas la dépense, c’était la frustration, parce que chaque nouvelle barre s’éloignait du savon d’origine au lieu de s’en approcher. J’ai fini par lâcher l’affaire pendant une semaine entière.
Je croyais d’abord à un moule capricieux ou à une température mal tenue. J’ai changé de récipient, puis j’ai laissé la pâte un peu plus froide, puis un peu plus tiède, et rien n’a recollé au souvenir. C’est en comparant deux barres côte à côte, après 6 semaines de cure, que j’ai vu l’écart sans discussion possible. Visuellement, elles se ressemblaient presque. Sous l’eau, l’une piquait, l’autre non.
Ce que j’aurais dû faire avant de couler ma pâte pour éviter ce fiasco
Ce que j’aurais dû faire avant de couler ma pâte, c’était noter chaque gramme. Le rapport exact entre les huiles, le surgras et la concentration de soude change tout, même sur une base très simple. Un savon à une petite partie de surgras ne donne pas la même sensation qu’un autre noté à une petite partie, et la pâte ne se comporte pas pareil. La dureté, la glisse et le toucher sec ou gras se décident là, pas après la découpe. J’avais cru pouvoir m’en sortir à la mémoire, et c’était une erreur bête.
- la trace se figeait trop vite dès qu’un parfum entrait dans la pâte
- la pâte restait trop liquide, puis devenait épaisse d’un coup
- une odeur de soude restait au nez au lieu de s’effacer
- le savon collait au moule ou restait mou plus longtemps
J’ai fini par écrire la date, la température, le poids en grammes, le surgras, l’eau, la soude et la date de mise en cure. J’ai ajouté la soude en perles d’Aroma-Zone, parce qu’une même poudre ne réagit pas toujours pareil. J’ai aussi gardé un morceau témoin et une photo du pain coupé, avec la coupe fraîche encore brillante. Depuis ma Licence en sciences de la vie (Université de Montpellier, 2015), je sais que cette précision-là change tout le suivi.
Aujourd’hui, je ne refais plus jamais un savon sans noter chaque détail, et voilà pourquoi
En tant que Rédactrice freelance spécialisée en soins naturels pour le magazine Soapy and Co, j’étais restée marquée par ce raté, parce qu’il m’a coûté du temps et de la confiance. J’avais déjà 7 ans de pratique, et je savais pourtant que mes souvenirs retiennent la mousse, pas le dosage. On vit à deux, mon compagnon et moi, sans autres bouches à nourrir, et le savon que je fais pour nous deux doit rester le même d’un lot à l’autre. Quand il change, je le sens tout de suite sous la main.
Je sais aussi que la savonnerie reste un terrain un peu mouvant. L’humidité du jour, la fraîcheur des huiles et une trace qui accélère peuvent tout déplacer d’un cran. J’ai vu une pâte basculer à cause d’une huile centrale, alors que la recette semblait sage sur le papier. Ce que j’aurais voulu lire avant, c’est qu’un savon banal au démoulage peut devenir le préféré après cure, puis s’effriter dans le souvenir si rien n’est noté.
Dans la lignée de l’Observatoire des Cosmétiques, j’ai relu des repères sur la stabilité d’une formule et sur le comportement des savons saponifiés à froid. L’ANSM m’a servi de point d’appui pour garder un regard sobre sur les ingrédients, sans sortir de mon champ. Pour une réaction cutanée qui dure, je ne joue pas à la spécialiste, et je laisse la place à un dermatologue. J’ai besoin de cette limite nette pour ne pas mélanger savon maison et problème de peau.
Quand j’en ai parlé aux personnes que j’ai croisées dans mes ateliers, j’ai toujours ramené la discussion au même souvenir. Le dernier savon semblait réussi au démoulage, puis il a viré sec et mordant après 5 semaines. Pour quelqu’un qui acceptait de refaire trois essais et de garder une photo du pain coupé, ce raté aurait presque pu passer. Moi, j’ai surtout gardé la facture, la fatigue et ces 38 euros, et j’aurais voulu savoir avant que la mémoire d’un savon ne garde presque rien sans carnet.


