Je suis Camille Grosjean, rédactrice freelance spécialisée en savons artisanaux et soins lavants pour Soapy and Co. À Saint-Jean-de-Védas, près de Montpellier, le flacon de lavande à 5 euros d’Aroma-Zone paraissait minuscule à côté de mes 500 g d’huiles tièdes. Ce soir-là, j’ai lancé le lot avec mon compagnon, pendant que le moule en silicone attendait sur l’étagère.
La cuisine sentait encore le thé au citron du goûter, et j’avais posé ma balance Exacta 0,1 g à côté du pichet en inox. Dehors, le mistral tapait sur la fenêtre, et la température ambiante affichait 18 degrés sur le thermomètre collé au-dessus de la hotte. Ces petits détails comptaient. Je savais déjà que le froid ralentit la trace, et que j’allais devoir rester attentive au moment d’ajouter l’huile centrale. Sur la table, j’avais aussi posé un petit bocal de lavande séchée ramenée du marché des Arceaux, juste en face de ma balance, pour comparer l’odeur sèche à l’odeur huileuse. Ce genre de repère manuel vaut parfois mieux qu’une note chiffrée, surtout quand on débute en parfumerie maison.
J’ai voulu forcer la note
Depuis 7 ans, je rédige autour des soins lavants simples et je garde un budget test de 30 euros par mois. Ma licence en sciences de la vie, obtenue à l’Université de Montpellier en 2015, me rend prudente. J’ai préparé la base courte habituelle. Je m’étais dite que 3 % de lavande suffiraient. Je m’étais jurée de ne pas dépasser ce seuil. J’ai quand même ouvert le flacon une deuxième fois, persuadée que l’odeur tiendrait mieux.
C’est là que j’ai hésité. Le petit carnet ouvert à côté de la balance indiquait une limite à 15 g pour ce lot. J’en ai ajouté 18 g, d’un geste lent, parce que je croyais que deux grammes de marge compenseraient la volatilité. Mauvaise idée. J’ai senti tout de suite, en reposant la pipette graduée, que j’avais chargé la note de tête plutôt que la signature profonde.
J’ai ajouté l’huile centrale quand la trace était déjà épaissie. J’ai fait mon petit protocole de test en notant l’odeur à H+0, à H+24, à J+7 et à J+35. Sur le moment, le coulage sentait la fleur fraîche. Le pichet en inox me renvoyait presque une odeur de bouquet froissé. J’ai cru que le dosage était juste.
Le lot a pourtant accéléré vite. J’ai dû racler le bol avec le plat du doigt, puis lisser la surface en moins d’une minute. Le dessus était plus parfumé que le cœur du pain. Dans mon moule en silicone blanc, la partie centrale a chauffé plus fort pendant la phase de gel. J’ai noté ce décalage parce qu’il n’apparaît pas toujours sur une recette courte.
Pendant que le moule posait sur la plaque de cuisson éteinte, j’ai rangé le plan de travail et nettoyé mes ustensiles avec un chiffon en microfibre. Mon compagnon passait de temps en temps dans la cuisine. Il m’a demandé pourquoi je reniflais le bol vide. Je lui ai expliqué que je voulais ancrer dans ma mémoire la différence entre l’odeur de coulage et l’odeur après cure. Il m’a trouvée un peu maniaque, mais il a gardé un pain pour son propre lavabo quelques semaines plus tard.
Après 36 heures, le doute est arrivé
À l’ouverture du moule, 36 heures plus tard, la note était déjà plus sèche. Ce n’était plus la lavande verte du départ, mais un savon propre, presque plat. J’ai passé la main sur un bord encore tiède. Puis j’ai senti la tranche centrale, plus ferme, sur la coupelle en grès de la salle de bain. Ce contraste m’a arrêtée net.
Pendant 5 semaines de cure, l’odeur s’est encore retirée. À la 2e semaine, elle avait déjà perdu sa petite vibration végétale. À la 5e semaine, il ne restait qu’un fond discret, bien plus sage que l’ouverture du moule. Mon compagnon a pris le pain un matin, près du lavabo, et il m’a dit qu’il sentait bon, sans vraie signature de lavande. Je l’ai trouvé juste.
J’ai aussi mesuré la perte de poids pendant la cure. À J+7, le pain de 98 g était tombé à 91 g. À J+35, je lisais 83 g sur la balance, soit 15 % d’eau évaporée. Cette perte expliquait aussi pourquoi le nez s’émoussait. Plus l’eau partait, plus la lavande s’accrochait au cœur du savon et sortait doucement au moment du mouillage. J’ai retenu ce point pour les lots suivants.
Un détail m’a vraiment surprise à J+15. En coupant une tranche pour un ami savonnier de la Paillade, j’ai vu une fine marbrure brune près du bord, côté nord du moule. Rien de méchant, mais le signe que la lavande s’était localement concentrée là où le savon avait pris moins chaud. Lui m’a conseillé de remuer 20 secondes de plus la prochaine fois, avec un geste en huit plutôt qu’en rond, pour éviter ce genre d’accumulation. J’ai noté ce conseil sur la page du carnet où je garde les petites leçons de métier.
J’ai relu les repères de l’ANSM sur la prudence avec les huiles centrales, surtout quand on approche de la peau sensible. Je ne voulais pas d’une formule qui monte trop vite puis s’éteint. J’avais pris un flacon de 5 euros pour économiser, et j’ai surtout appris qu’un surdosage fait perdre de la lisibilité. L’erreur était simple : j’avais confondu intensité au coulage et tenue après cure.
Ce que j’ai gardé depuis
Le déclic est venu en comparant deux pains côte à côte. Celui que j’avais surdosé sentait fort au début, puis tombait vite. Le second, dosé plus sobrement, paraissait timide à J+0. À J+35, il restait plus net. J’ai donc gardé la même base, mais avec une trace plus souple et une huile centrale ajoutée plus tôt.
Depuis ce lot, j’ai changé deux choses concrètes. Je dose la lavande à 2 % du poids d’huiles, soit 10 g pour 500 g, et j’ajoute l’huile centrale à trace fine, pas épaisse. Je tamponne aussi un petit morceau de papier dans le pichet à H+0 pour garder l’empreinte olfactive de départ. Après cure, je compare le papier et la tranche fraîchement coupée. Ce rituel me donne un repère stable, moins impressionniste que ma mémoire.
J’ai repensé aussi à l’eau du rinçage. Chez moi, elle sort à 28 degrés français de dureté, un calcaire franc qui change le comportement de la mousse. Sur la peau, la lavande sortait plus discrètement quand je rinçais en eau tiède à 34 degrés, et plus nettement vers 38. J’ai trouvé que le moment où la mousse glissait sur l’épaule était celui où le nez captait le mieux la plante. Ce type de petit test m’amuse plus qu’il ne le devrait, mais il donne des repères stables pour nos lecteurs de Soapy and Co.
Mon verdict est clair : je conseille cette lavande à celles et ceux qui aiment une odeur légère, propre, et une recette courte. Je la déconseille à qui cherche un parfum appuyé après cure. Dans ce cas-là, la lavande ne se comporte pas comme un parfum de synthèse. Elle demande de la retenue. Et si une peau réagit franchement, je stoppe le savon et j’oriente vers un dermatologue.
Au final, le flacon à 5 euros d’Aroma-Zone m’a servi de rappel très concret, ici à Saint-Jean-de-Védas, près de Montpellier. Dans mon lot de 500 g, la lavande la plus convaincante n’était pas la plus bruyante. Elle tenait dans une note nette, pas dans l’effet de départ. C’est ce que j’écris encore aujourd’hui pour Soapy and Co, en tant que Camille Grosjean, rédactrice spécialisée en savons artisanaux et soins lavants.


